Né en 1968, il vit et travaille à Paris.
RCF1 sont les initiales de « Rudie Can’t Fail », une chanson de The Clash. Plus de 20 ans de peinture à la bombe, enfant du rock et de la bande dessinée, RCF1 propose ce qu’il appelle de la peinture de voyous: Les fonds de bombes de ses virées nocturnes lui servent à peindre des tableaux le jour.
Quand est-ce que tu as commencé à écrire dans la rue ?J’ai toujours un marker dans la poche depuis que j’ai 13 ans.
Qu’est-ce qui t’as inspiré quand t’as commencé ?
Toujours été fasciné par la bombe. J’ai d’abord fait des pochoirs
parce que c’était la mode dans Paris puis en 1988 je me suis vraiment
investi dans dans le monde du graffiti en prenant ce nom de guerre:
RCF1. Ce sont les initiales d’une chanson des Clash, « Rudie can’t
fail » et 1 derrière pour signifier qu’il s’agit d’une personne, le
code du tag sur le mur, c’est ça.À mes débuts, mes plus grosses influences c’était les rares sources
Tes premiers graffiti ?
qu’on avait à disposition dans les bouquins, Subway Art surtout, mais
aussi les premiers graffeurs qu’on pouvait voir sur les murs: MODE 2,
SIGN dans le 18ème, SINO et DARCO sur les voies ferrées de banlieue…
Je disposais déjà d’un solide background visuel général, j’ai toujours
été boulimique d’images et mon univers était nourri autant par les
pochettes de 33 tours que par des illustrateurs comme Rick Griffin.J’ai grandi vers La Défense. Mes premiers graffs étaient forcement
illégaux: sur les voies ferrées, dans les tunnels, les chantiers, les
usines désaffectées. Bref dans mon environnement de banlieue. Par
exemple, le centre commercial des Quatre Temps, je le connaissais par
cœur bien avant qu’il ne soit ouvert au public. Et évidemment, à force
de faire les tunnels, j’ai découvert les dépôts de trains et là je me
suis lâché.Comment tu faisais pour t’acheter tes bombes ?
Je piquais des Vespa que je revendais! (rires)
Qu’est-ce que tu penses de la scène graffiti à Paris ?Je ne peux pas comparer avec New York, parce que je n’y suis jamais
Ton style ressemble au style old school de New York. Pourquoi ?
allé, mais je connaissais bien Londres. J’étais plutôt mod. J’y allais
pour m’acheter des disques et des fringues. À l’époque Londres
semblait en avance sur Paris où l’on restait concentré sur les
terrains vagues. Sur la fin des années 80, Paris était truffée de
chantiers, c’est là que ça se passait. Aujourd’hui, tout est rénové,
alors le graffiti est redescendu dans la rue et dans les tunnels.
C’est plus risqué mais à mon avis le graff y gagne, on voit moins de
fresques ringardes et plus de throw-ups stylisés.J’ai connu plusieurs périodes. Trés vite je ne me suis plus reconnu
Est-ce que tu fais partie de la scène hip-hop ?
dans l’aspect « funky » du style new yorkais en vogue.Les jolis dégradés
avec du turquoise et du orange mangue c’était pas mon truc. C’était
par choix que je refusais cette esthétique. Dans les années 90, quand
j’ai créé mon groupe P2B on se posait en parallèle au mouvement
hip-hop. Avec HONET, STAK, SHUN, POCH, POPAY, etc on se sentait très
avant-garde, très individualistes, chacun dans un style très distinct.
Je n’étais pas dans SEEN, dans le propre et le « funky fresh », je
preferais les anciens comme PHASE 2 ou STAY HIGH 149, des trucs plutôt
agressifs. À l’époque les cousins de style de P2B s’appelaient les VIM
(Vandals In Motion) avec des scandinaves comme NUG ou POE. On
partageait une certaine parenté d’esprit, même on ne s’est jamais
rencontrés. Aujourd’hui je suis revenu à des trucs plus frais, voire
plus joyeux mais toujours nourri de cette esthétique. Parce que j’ai
évolué, que je me suis assoupli. Mais c’est toujours ancré en moi :
RCF1, c’est le mec qui fait des images un peu dures.J’ai beau venir des rude boys et des mods, j’adore la culture
Qu’est-ce que tu reproches à cette culture hip-hop ?
hip-hop. J’y voyais même un prolongement: Un mod vit avant tout pour
le style , « vivre élegamment dans des circonstances difficiles ». On
pourrait l’appliquer au hip-hop: S’inventer un genre sans le sou,
refuser la médiocrité ambiante par son style… Le milieu me
paraissait très fermé, voire ultra-orthodoxe. La première fois que je
me suis rendu au terrain de La Chapelle pour voir les graffs on m’a
regardé de travers. J’avais une Vespa bien frime et je portais Doc
Martens et Harrington: On ne pouvait pas penser que je fasse moi aussi
partie de cette scène! Le graffiti à Paris était confisqué par les
gens du hip-hop et j’ai tout de suite fait figure de bande-à-part. Par
la place que j’ai pris depuis dans la scène graffiti je fais
finalement partie du hip-hop. Parce que je suis un gamin de banlieue
qui a pris la culture de la rue, l’a transcendée, comme une identité,
pour sublimer en quelque chose de généreux toute l’agressivité dans
laquelle il a grandi. Disons qu’aujourd’hui dans la maison hip-hop, je
fréquente plus KRS1, Grand Master Flash et Beastie Boys que le rap
west coast avec ses flingues, ses bling-bling, ses putes et ses
tatouages débiles. En clair, si le hip-hop c’est Bouba ou Sinik, je ne
suis pas dans le hip-hop !Si j’avais 18 ans aujourd’hui ça ne m’attirerait pas, c’est trop
C’était quand ton premier train ?
balisé par des rêgles. Le courant s’est essoufflé pour laisser place
au conformisme. Le hip-hop a beaucoup perdu en spontanéîté et en
fraicheur, parce que les maisons de disque et les artistes eux-même
ont bien trop menti sur la culture. J’ai eu la chance de rencontrer
les gens qui ont nourri cette culture, j’ai pu interviewer des
artistes comme DONDI, ZEPHYR, QUIK, des témoins comme Henry
Chalfant… Je ne me reconnais pas parmi ceux qui parlent au nom du
hip-hop aujourd’hui. J’entends juste des imbéciles manipulés par des
majors pleurnicher sur leur vie ou se vanter de « clasher » tel ou tel
autre… Trop frais les mecs! Le drame c’est que ce sont eux qui ont
la parole. Les graffeurs, face aux DJ’s, danseurs et rappeurs on
reste les parents pauvres, les bandits. J’ai encore des problèmes de
justice parce que je fais des graffiti sur des trains. Même si j’ai
déjà peint pour des mairies j’ai du mal à aller dans la direction du
hip-hop propre et subventionné. Quoi qu’on dise, le graffiti est une
peinture de voyou qui est arrivée avant le hip-hop.La première fois que j’ai peint sur un train c’était en 1991, avec
SINO. J’avais écrit « Non à la guerre » à côté de ma piéce contre la
première guerre en Irak. La plupart des graffeurs pensaient que ça ne
valait pas le coup de peindre des trains sur la ligne parce qu’ils
soupçonnaient que les trains seraient immobilisés tout de suite et
nettoyés. Mais le notre a circulé presque deux mois et du coup tout le
monde s’est mis à taper des trains dans la région. J’étais trés
impressionné par le travail des OC.Quels rapports entretiens-tu avec la police ?
Après plus de 20 ans de graffiti, je sais d’intuition à quel moment
agir. Faire des graffiti développe un sixième sens, comme Spiderman.
J’ai une petite horloge interne qui me dit : « Non, non, pas
maintenant ! » Alors j’attends, je m’allume une cigarette, et je vois
passer une voiture de flics. Ça m’est déjà arrivé de sortir avec un
sac plein de bombes puis de rentrer chez moi avec les bombes pleines
parce que le moment n’était pas propice. C’est pas grave : c’est comme
un chasseur qui rentre bredouille. Ça arrive. Une fois aussi je n’ai
pas su écouter la « petite voix »…
Quand on est convoqué par la police, on est reçu dans un bureau par
des gens qui portent sur son travail un regard pas bienveillant du
tout. C’est très étrange en même temps de rencontrer des gens qui
connaissent ton travail aussi bien. Qui connaissent ton style, tes
manières, qui ont tout archivé. Il y a curieusement une forme de
reconnaissance!… L’ennui, c’est qu’en sortant de là, on est présenté
devant un juge et qu’une peine s’ensuit. Ce qui vient sanctionner dans
tous les sens du terme le travail d’un graffeur. Ce qui est marrant
c’est que maintenant les flics sont souvent plus jeunes que moi, ils
me vouvoient.Aux USA, on appelle les citoyens normaux qui arrêtent les graffeurs
des héros. Est-ce que ça t’est déjà arrivé ?Mais c’est nous les héros! Ceux qui colorent le gris des rideaux de
fer! Je suis Parisien. J’ai toujours considéré que j’appartiens à la
vie culturelle de Paris et que la ville est cent fois plus belle et
vivante avec des tags que sans. C’est toujours frais et renouvelé, on
voit les styles se développer au jour le jour. Ceux qui ont une
opinion différente sont en fait des citoyens de Disneyland mais
certainement pas des héros. Je sais que Disneyland c’est la nouvelle
image de la France comme le veut notre président chéri, mais si ça
leur plait pas faut aller vivre ailleurs ! Dans toutes les villes
culturelles, il y a des graffiti. À Paris, il y en a depuis plus de 20
ans. À l’exception des petits villages à la campagne où le graffiti
n’a pas sa place, je trouve les cités, les grandes métropoles urbaines
tellement plus belles avec des graffiti… Le graffiti, c’est de
l’énergie.Quels sont tes projets ?
J’ai toujours des expos en projet, seul ou avec le collectif du 115.
Des livres aussi même si c’est pas tellement mon truc. En fait, j’ai
juste envie d’écrire mon nom partout, partout, tout le temps.


